Mardi 26 août 2008
La liberté de s'exprimer n'est pas une chose dont on peut, en dehors des raisons de ceux qui l'ont au degré où ils l'entendent, se satisfaire. A vrai dire, le terme liberté n'énonce rien de véritablement précis, c'est-à-dire qu'il n'est dans la langue que comme un artefact provenant de ceux qui ont voulu un jour briser leurs chaînes. Libres et égaux, disent ces voix aujourd'hui enterrées par les temps qui ont suivi, dans la fascination d'un tel cri. Et une fois les chaînes brisées ?

Comme pour toute chose, il faudrait ajouter à la limite entendue de la liberté, celle d'autrui, son origine : pouvoir partager. Autre mot totem dont se sont emparés les figures et objets symboliques, à tel point que s'il est toujours possible de le dire, liberté oblige, il est plus difficile de le faire.

S'exprimer cependant n'est pas vain. Que de fragilité dans ces mots dont nous usons, que de significations enfouies que nous offrons au regard de l'autre. Liberté - ne serait-ce donc pas de s'en défaire, une fois pour toute, pour pouvoir la rencontrer ? Qu'elle ne nous appartienne plus et qu'elle ne soit plus cet objet que l'on voudrait acquérir à tous les prix, c'est-à-dire à ceux qui nous enchainent ?

J'aurais bien sûr aimé continuer à écrire ce bout de solitude, cette excroissance aimée de moi seul, comme une direction que le langage, si sensible, m'impose de vivre. Loin des titres que l'ancienne noblesse a dérivés en joie immédiate, en profit de la vie.

Je prends un autre chemin, celui qui me correspond - et qui, telles sont les choses aujourd'hui, ne se partage pas ainsi.
Par Laurent - Publié dans : Réflexion
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Vendredi 15 août 2008
En écrivant, dans le précédent article, que le modèle individualiste était un modèle considérant les individus, plutôt qu'un extérieur, comme des organisateurs de la vie sociale (et en soulignant les limites de ce modèle), je me posais en même temps la question du problème de l'auto-référence. De manière à ne pas tout mélanger, je laissais mûrir cette idée dans un coin.

Qu'est-ce qu'un modèle, un système, qui suppriment l'extérieur, si ce n'est une vision qui ne peut démontrer sa vérité qu'à l'aide des éléments qu'elle explique, devenant par là un système auto-référent ? L'auto-référence est un concept que mon intuition, aidée en cela par la lecture des plus grands en la matière, teinte d'un doute; initialement dans la démarche logique de la connaissance, puisqu'il n'existe aucun système capable de s'auto-démontrer. La connaissance ne peut simplement acquiescer à ce fait sans rencontrer quelques soucis, qui l'emmènent alors sur la question, féconde, de l'extérieur à elle-même. Les mathématiciens, de leur côté, ont statué sur ce problème : l'extérieur à la logique mathématique n'existe pas en mathématique. Signe de ces grands, et très curieux, paradoxes qui longent la vie : c'est le système dont la constitution même est de prouver qui montre que lui-même est improuvable. Les philosophes connaissent une ambiguïté plus grande : Descartes proposera de partir de la certitude de l'existence de celui qui pense, démontrant ainsi la vérité de la raison, alors que plusieurs philosophes (peut-être influencés par les sciences humaines) après lui tendront à considérer cette position comme un postulat, voire une illusion.

Je crois qu'il existe, en faisant un petit tour du côté de la pensée systémique, une alternative à ces deux positions. Certains systèmes, dont ceux inspirés par le vivant, ont une dynamique d'émergence, c'est-à-dire qu'ils sont capables de créer en eux-mêmes et par eux-mêmes des éléments nouveaux, qui s'intégreront à leur tour dans cette dynamique jusqu'à devenir des "signatures" de ces systèmes : leurs qualités particulières (faisant différence avec un autre objet modélisé), c'est-à-dire, au fond, leur forme d'existence au monde, leur ontos. Nous savons qu'il n'existe pas, chez l'être humain, de représentation de l'extérieur sans système nerveux central, c'est-à-dire que nous reconnaissons que l'idée de ce qui est extérieur au corps se construit à l'intérieur du corps. Mais plus que cela : nous savons également que cette faculté est celle de la construction d'un symbolisme régulateur, définissant lui-même un environnement à nouveau régulé par l'émergence la plus complexe du vivant : la pensée. Cette qualité, impossible à isoler, comme toute émergence, est donc une qualité tout à fait intérieure mais dont la particularité est qu'elle se situe aussi dans un extérieur au corps. Cette remarque entraîne avec elle le pan entier du cogito et de l'imagination; et par-delà tout ce que nous situons, par instinct naturel, en dehors de nous. Autrement dit, le problème de l'extérieur et de la définition de la vérité par auto-référence, devient un problème relatif réunissant autant l'affect que la pensée. A titre d'exemple, remarquons que lorsque Platon parle des Idées, cet absolu, il parle finalement des sensations intimes. Les Idées ne font corps et présence que par la sensation qu'elles nous laissent : je ressens
avant tout l'Idée d'un triangle lorsque je me demande pourquoi un triangle est un triangle, et ceci bien avant que je me l'explique par des arguments rationnels.

Dès lors pourrions-nous éloigner l'extérieur et plonger dans le relativisme le plus complet en supposant que tout vient de nous ? C'est ici que je reviens à la qualité de cette émergence qui fait que l'on peut construire un extérieur en nous, comme notre propre prolongement - notre propre extérieur. Et ceci en ne cessant de considérer qu'un extérieur ne peut être qu'extérieur, alors qu'il n'est en même temps jamais que le notre. Nous faisons face à une relation complexe, comme le définit le philosophe et anthropologue, fondateur de cette pensée, Edgar Morin : complémentaire (l'extérieur se définit par l'intérieur en lui donnant sa vérité), concurrente (ce qui est intérieur ne peut être extérieur, et vice-versa) et antagoniste (l'extérieur complet est la mort de l'intérieur). Finalement, et pour dire les choses plus simplement (la pensée systémique, si elle a le grand mérite de voir clair, n'est en effet pas des plus faciles), l'extérieur est un absolu relatif, ceci n'étant pas une nuance de langage mais devant être considéré comme tel - c'est-à-dire, le lecteur aura compris, comme un paradigme.

Je pense que prendre en compte ces deux situations, contradictoires comme semble l'être la nature des choses, permet de mieux analyser certains problèmes. D'une part, elles permettent de mieux considérer ce qui est donné d'emblée comme un fait ou une chose acquise, de leur faire une place juste, hors de ces dangereux absolus que nous entendons souvent : c'est-à-dire, pour être clair, nous libérer des lourdes contraintes que nous construisons nous-mêmes. Elles permettent également de penser en terme de dynamique lorsqu'un problème, venu de l'extérieur, se pose à l'intérieur : en reconnaissant la dialectique des choses, on étend les possibilités d'imaginer des solutions à des problèmes à première vue éloignés. Enfin, ces conditions ouvrent à la légitimité de penser l'extérieur, quel qu'il soit, comme un élément indispensable de l'intérieur : une voie d'accomplissement. Ceci, naturellement, avec toutes les implications que cela suppose dans tous les champs sociaux, culturels, politiques et économiques.

Que le lecteur me pardonne le manque de pragmatisme de cet article : c'est en fait qu'il en est trop plein pour que je puisse le décliner.

Par Laurent - Publié dans : Réflexion
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Lundi 11 août 2008
L'individualisme est avant tout un modèle de représentation sociale et politique, une façon par laquelle nous pouvons considérer un ensemble social où ce ne sont plus les Dieux, c'est-à-dire l'extérieur, mais les individus qui organisent la vie sociale. En ce sens, c'est un point de vue qui n'englobe pas les effets systémiques d'amoindrissement de l'autonomie des individus, et qui ne fait pas entrer dans son champ d'étude les objets plus ou moins indépendants que sont les grandes machines politiques et économiques. Dès que nous parlons d'individualisme, nous faisons donc référence à un point de vue non complet, comme le sont tous les modèles qui se chargent de penser la réalité, cela leur conférant par ailleurs leur statut de modèle.

Je ne suis pas certain, et bien que cela relève d'une certaine tendance, qu'il faille analyser les choses de manière à leur prévoir une construction, un sens : je pense au contraire que le sens naît toujours dans des conditions plus complexes et surtout donc, moins contrôlables1. Pourtant, c'est ce point de vue, partant du modèle de l'individualisme, qui a opéré dans tous les mouvements politiques. Grossièrement, la droite accordant peu de confiance en l'individu éthique, se servant de là de tous les prétextes pour simplifier les choses de manière à ne voir que "flics, curés et marché" comme conditions à la discipline des individus et au bon fonctionnement du tout, et la gauche, plus favorable à une vue intelligente et policée de soi-même, contraignant le marché pour une éthique individuelle émergente plus qu'imposée par les ordres de l'Etat. D'un côté le postulat d'une société harmonisée par l'ordre et des intérêts individuels conforment à ceux du marché (le "doux commerce" dont rêvait Montesquieu), et de l'autre, un Etat favorable au droit et défenseur d'une unité culturelle à travers l'émancipation par la raison.

A vrai dire, on ne gère et on n'analyse que l'incertain. L'idéal individualiste dans les sociétés contemporaines a pourtant envahit les formes de la décision comme ceux du constat, la tension entre les deux nourrissant le bon vouloir politique. Ce modèle repose sur une adéquation entre les individus, pris en tant que personnages sociaux, et la société, à travers un idéal de justice (traditionnellement celui de la réduction des inégalités de position sociale), un modèle d'Etat Providence (droits corporatistes étendus à une nation), et la différenciation, plus ou moins forte, du citoyen public de l'individu privé.

Nous entendons de ci de là, que ces considérations sont en crises. Effectivement, la mobilité, la transformation des catégories sociales (moins d'agriculteurs, moins d'ouvriers, le travail des femmes, etc.), le bouleversement des rôles sociaux (position du père, position de la mère, position de l'enfant), l'entrée du pluriculturel dans la société, la crise de l'Etat Providence, tous ces éléments, manifestations du mouvement, ont apporté quelques sérieuses difficultés à l'organisation des sociétés, d'autant quand celles-ci se fondent sur les notions de place et de position (dont la racine commune est l'immobilité). Mais voilà, alors que les pensées politiques - et sociologiques - n'ont jamais été que les témoins de la difficulté et du coût de la liberté lors du passage de l'Ancien Régime aux sociétés démocratiques, que l'on voit se dessiner, timidement, un nouveau modèle de l'individualisme (ou plutôt un décalage de la réflexion sur la place) qui entend accélérer les chances d'accès sociaux (tout en ne remettant pas en question ce à quoi il faut accéder, proposant par là un égalitarisme d'accès à l'inégalité, entendu que la position induit une hiérarchie). Si donner les mêmes chances théoriques à tout le monde est suffisant pour ne plus se préoccuper des inégalités, cela ne sera pas sans poser des problèmes plus profonds encore.

Mais là n'est pas mon propos. Que la vision sociale que nous construisons connaisse des difficultés vis-à-vis d'une nature plus fuyante des choses n'est pas en soi une nouveauté, encore moins une surprise. En effet, le problème que pose la politique au social est qu'il tend à l'enfermer dans des représentations qui s'intègrent dans une réalité vivante. Tout modèle est condamné à sa propre crise, puisque figé, entraînant cette réalité (mouvante, elle) dans des situations angoissées et angoissantes (le lecteur remarquera comme tout est "en crise" aujourd'hui). Plus que d'une législation, c'est peut-être d'un paradigme dont nous avons besoin, d'une ligne de direction de la direction. Or, et ceci ne sera qu'une banalité de plus, celle-ci se trouve hors de portée de la décision politique, de la démocratie et par delà, des choix des individus (si nous devons encore faire abstraction du vivant dans une catégorie). Tout le bon vouloir politique ne changera pas le fait que l'émergence est un phénomène qualitatif se produisant hors des champs du contrôle, qu'elle ne s'énonce pas et ne se crée pas sur la base de la règle, mais bien plutôt à travers les praxis et les formes2. A contrario de cette évidence, tout se passe comme si, à force de penser l'homme et la femme dans des organisations sociales, à force de ce souci du mieux, nous n'envisagions plus la liberté dans une temporalité présente et indéfinie, immédiate et non projetée. Finalement, nous n'arrivons guère à concevoir les conditions de vie d'une liberté pourtant souhaitée parce que nous désirons constament les concevoir, c'est-à-dire les désincarner. Or, c'est bien ici, après cet engouement du siècle des Lumières, ce désir d'un monde meilleur, que doit se fonder le propre de la culture : non pas ce qui est capable de concevoir systématiquement (s'il est une émergence que les Lumières ont réellement cultivé, c'est bien celle-ci), mais ce qui permet de faire oeuvre et ceci en accord avec la singularité que constituent tout être vivant et toute culture : le propre du devenir est qu'il nait au sein d'un avenir indéterminé. Malgré cela, nous n'échapperons pas, semble t-il, à une globalisation des grands fonctionnements. Ce phénomène, dans sa planification inébranlable, ne va pas sans quelques monstruosités, quelques effrayantes facettes. Il y a que nous vivons dans une société qui se pense, se réfléchit et débat au sein d'une idéologie de l'humanité. De Platon aux fiefs d'aujourd'hui, la raison n'a jamais été autant sollicitée et mise à l'épreuve - en même temps que le doute n'a jamais pu y entrer. Si le pouvoir doit connaître, par son exercice, ses limites, la raison doit également reconnaître la désincarnation qu'elle opère.

L'individualisme en crise n'est autre que l'individu en crise, ce concept privé de chair entrant dans les corps comme l'évidence de ce qu'ils devraient être. Dès lors, où pouvons-nous trouver cette reconnaissance du corps, en dehors de celle de l'image (cet autre concept et cette autre raison), dont d'autres cultures ont, ou avaient, une si bonne intelligence ?



1. Je parle bien sûr (et afin de questionner la science "connaissante", qui n'a jamais su faire, dans ses propositions, si éclairées soient-elles, autre chose que de reproduire les hiérarchies de dominance) du sens que l'on partage, de celui que la collectivité individualiste fait sien.
2. J'avoue que la notion de forme, présentée ainsi, n'est pas très claire. Je suis en effet relativement étonné que la philosophie n'ait pas produite
(du moins à ma connaissance) de théorie onto-morphologique, puisque nous pouvons considérer, vis-à-vis de tous les objets de la connaissance, différents champs, c'est-à-dire des espaces typiques d'existence de ces objets. Ces espaces (le langage par exemple) sont peuplés de formes (telle langue, pour suivre l'exemple, ou plutôt telle déclinaison singulière du langage) dont les principes morphogénétiques semblent liés à des extensions inter-spatiales que nous nommons plus volontiers, et probablement plus par souci épistémologique que par volonté de synthèse, inter-disciplinaires (de la neurologie à l'anthropologie, en passant par la littérature et la poésie, pour rester toujours dans cet exemple). Je ne m'étends pas plus sur cette idée (que j'ai développée en son temps), l'objectif étant de signaler les rapports ontologiques entre un objet d'étude (ses particularités qualitatives et ses relations), sa forme et ce que l'on en perçoit; une ontologie, on le voit ici, dont les fondements dépassent les principes de la simple règle.

Par Laurent - Publié dans : Actualité
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Jeudi 7 août 2008
"Scruter l'abysse du futur." Power and Terror

Par Laurent - Publié dans : Les mots
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Lundi 4 août 2008
On oppose parfois la culture savante à la culture populaire, de la même manière qu'on le ferait s'il existait une hiérarchie de goût dans l'imaginaire et sa fonction. Par ailleurs et de manière transversale cette fois, en constatant que l'art livré au seul marché produit une définition très pragmatique du phénomène artistique, si ce n'est uniquement matérialiste (de l'accumulation de mp3 à la collection précieuse de tableaux), l'art aurait tendance à trahir son essence en ne devenant plus qu'un ensemble de marchandises dont la valeur situerait celle de l'art en question.

L'art est un chemin sans lieu d'arrivée fixé, et c'est précisément pour cela qu'il est une voie d'évasion en même temps qu'une possibilité d'adhésion intime au monde et à sa diversité. Quelque chose de fragile, du moins de difficile à tenir fermement, que le moindre évènement extérieur, dans son évidence, ternit. Il est un accord puissant et délicat entre notre désir et nos racines, prenant les mille formes que cette position lui confère, dans un rythme et un espace singuliers. L'art est l'exercice libre de l'intimité, pudique par essence, un autre voile offert aux sens de l'exploration, dont la curiosité et l'émerveillement constituent les gestes. Une affaire, en somme, hautement humaine. Un rôle indispensable : celui de son rapport au sublime, à l'étrange et à l'invisible, rapport qu'il faut ne pas simplement entendre de manière verticale mais par toutes les fibres qui nous relient dans un monde qui se présente souvent aujourd'hui décortiqué, privé de sève. L'art, à commencer par la langue, peuple le monde, construit une affinité.

L'évidence est le lieu premier de l'étonnement. La France, pays que l'on dit, certainement à défaut d'imagination, fortement attaché à la consommation et au pouvoir d'achat, possède une volonté secrète et discrète. Interrogés sur ce point, trois-quarts
des habitants (plus qu'il n'en faut pour une majorité présidentielle) déclarent leur attachement à une forme d'art qui a accompagné l'humanité depuis toujours. Plus que cela, la majeure partie des français affirme qu'elle leur est indispensable. En tout sens, un éclat de lumière dans l'ombre de notre époque.

En 2005, la SOFRES rapportait en effet que 74% des citoyens estimaient que la musique était indispensable à leur vie, bien avant la littérature et le cinéma. Plutôt curieux lorsque l'on sait, comme je le rappelais en début d'article, le traitement qui lui est offert.
Dans les années 80, l'Etat s'intéresse à ce phénomène et met en place la fête de la musique, le programme Zénith, des mesures de soutien aux petites salles et aux festivals, la création d'opérateurs associatifs (les CIR, le FAIR, l'Orchestre National de Jazz, le Fonds de soutien au jazz et à la variété), la baisse de la TVA sur les disques.

Aujourd'hui cependant, la perspective de l'Etat vis-à-vis de la musique semble confondue avec la contrainte du marché. Le secteur de la musique est marginalisé au sein du ministère, les moyens financiers alloués aux musiques dites actuelles sont faibles (18 millions d'euros en 2005). Mais surtout, et cela est représentatif de l'interprétation de l'art en politique, la musique populaire s'enracine dans des représentations négatives : le rocker est toujours un rebelle, le rappeur est en plus dangereux et lorsque l'on entend subventionner ce secteur c'est soit pour des raisons de canalisation d'une jeunesse turbulente (ou "sauvageonne"), soit pour gratifier un monde culturel élitiste, celui qui se rend aux opéras. C'est dire si la vision de l'art en politique s'enferme dans des carcans, à tel point que, dans le prolongement, la simple énonciation du terme "art" évoque d'emblée une image "précieuse" - c'est-à-dire au fond dévalorisée, désubstancialisée.

Pour ce qu'il en reste donc, et en tant que processus d'existence, la musique est largement offerte au marché. Le monde des musiques actuelles est tourné vers la réussite commerciale, succès qui passe avant la reconnaissance institutionnelle. Et de comprendre encore un peu moins la fonction d'un Ministère de la Culture. Pourquoi ? Peut-être parce que lorsque la politique s'est intéressée à la musique, elle ne l'a fait qu'avec le souci de viser un public jeune et de préférence en difficulté, c'est-à-dire dans une vue dichotomique, celle de l'échec ou du succès, vue dont on sait qu'elle convient parfaitement à la fameuse "liberté" du marché. Nous voici bien loin des rapports du corps au monde que constitue la musique, de leur inscription dans un temps élément du jeu.

C'est donc ici que se révèle la question du rôle de l'Etat, son principe d'intervention, ses fondements. Tout ceci dans un ensemble, faut-il le rappeler, qui prend pour hypothèse qu'un Etat est ce qui priorise. Si la musique connait une reconnaissance populaire fière et réelle, c'est parce qu'elle permet de construire une identité, une culture. Cette culture est l'oeuvre du commun. On ne peut pas d'un côté ôter à cette oeuvre ce par quoi elle émerge, sa dureté parfois, son immédiateté souvent ou son manque de culture savante (dont les grands acteurs sont souvent les premiers défenseurs, avec un mépris que l'érudition aurait du mal à excuser) et de l'autre réduire un art à sa fonction d'intégration commerciale.

Finalement peut-être, sachons nous garder de ces malheureuses tendances. Un air de Bach,  un beat de Cypress Hill, il s'agit partout et tout le temps d'un signe dessiné sur le sable, aux  limites des écumes...


Par Laurent - Publié dans : Actualité
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